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Psychanalyse et animaux.

Corrida, art ou crime? Une interview remarquable de la pianiste Michele Scharapan par la philosophe Florence Burgat.

18 Janvier 2014, 18:17pm

Publié par Jo Benchetrit

http://www.michele-scharapan.com/images/page/mini-album-michele/michele-piano.jpg
Lorsque Michèle joue, vous êtes surpris, épris, pris...emporté, happé, transporté ... De gré ou de force, vous devenez musicien , ou musique, je ne sais plus...Une grande interiorité delicate et presque douloureuse dans sa recherche d'empathie avec son compositeur,  et une frappe claire et flamboyante, c'est du moins ainsi que j'essaie de décrire ce que je ressens de son jeu en l'ecoutant. J'espère ne pas dire trop de sottises...
C'est dur de décrire l'indicible. Jankelevitch le dit bien mieux que moi* http://www.michele-scharapan.com/revue-de-presse.php. 

C'est vrai que c'est un rare privilège, indépendamment de la défense animale qui est son orientation éthique, que de l'écouter jouer, et elle le fait souvent de maniere gratuite, comme récemment contre la vivisection**. Une telle maitrise artistique, au service d'une magnifique cause est, quoique vous pensiez des animaux, une source de jouissance intense et sublimée selon la définition freudienne, une somptueuse élévation de l'âme, une émotion folle, loin de celle des abrutis  divers, en particulier de ceux dont il s'agit dans ce texte, les immondes des arenes dits aficionados,   petits psychopathes vicieux...seule nomination qu'ils méritent, comme il faut le dire même si c'est moins populaire de le dire, d'autres bourreaux dits chercheurs scientifiques par exemple.  


Il est  très intéressant de lire ce qui suit. C'est  sa reflexion de grande artiste sur la question suivante: corrida, art ou imposture barbare? Elle rejoint la psychanalyse sur au moins un point nodal: la corrida n'est pas un art du fait que c'est un passage à l'acte, pas une sublimation.


Entretien avec Michèle Scharapan : la corrida déguisée en Art
Pianiste concertiste


RSDA : Michèle Scharapan, vous êtes musicienne. Pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec la musique ?

Michèle Scharapan : J’ai enseigné la musique de chambre au Conservatoire national supérieur de musique de Lyon et je suis par ailleurs concertiste. Ma rencontre avec la musique est le fait du hasard. Un jour, alors que je rentrais de l’école, une de nos voisines qui habitait au-dessous de chez nous m’a demandé si je voulais apprendre le piano. J’avais six ans. Je lui ai dit oui comme j’aurais pu lui dire non. J’ai su que j’aimais la musique, parce que durant deux ans elle m’a fait travailler le même morceau ! Je m’en souviens, c’était le premier mouvement de la sonate dite « facile » de Mozart. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai joué du piano avec passion, seule ou avec d’autres musiciens, en particulier des violoncellistes, mais sans véritablement réaliser ce que la musique pouvait exprimer. Après mes études au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, je suis partie en Toscane pour parfaire ma formation. C’est là, dans cet univers où l’art était partout et grâce à la rencontre inoubliable avec cet immense musicien qu’était Sergio Lorenzi, que j’ai pris conscience de ce qu’était réellement la musique. Mes quatre années à Venise n’ont fait qu’approfondir ma perception de ce qu’est l’art. 

RSDA : Vous qui êtes musicienne, comment définissez-vous l’art ?

M. S. : Leonardo da Vinci a écrit : « L’art est une chose mentale ». Cela veut dire que l’art n’est pas une partie de la réalité, qu’il ne peut y descendre et s’approprier directement certains de ses aspects. Il ne se confond pas avec  elle. L’art ne présente pas, il représente. J’emploie le terme « réalité » au sens de trivialité, car il ne s’agit bien entendu pas de faire de l’art quelque chose d’irréel. Disons qu’il est un point de vue sur la réalité. Ce point de vue n’est pas n’importe lequel : l’artiste est celui qui a la puissance de nous faire voir, sentir ou entendre ce qui échappe la plupart du temps à notre perception et à notre compréhension des choses. L’art transforme notre perception de la réalité et donne une visibilité à ce qui n’en a pas. Je ressens particulièrement cela lorsque j’interprète une œuvre : je tente de la faire exister au travers de ma sensibilité. On donne vie à quelque chose d’ineffable, d’impalpable. L’art n’est pas au service d’une réalité, c’est une rencontre singulière entre ce que l’on crée et soi-même. C’est un rapport privé entre soi et quelque chose. Je songe à cet écrivain qui a parlé du monde entier sans jamais avoir voyagé lui-même. 
Si j’insiste sur ce point, c’est pour bien marquer la rupture entre deux plans : le plan de l’art, qui est celui de la représentation, de la sublimation, de l’interprétation, et celui de la réalité qui est celui de la trivialité, des choses qui arrivent.

RSDA : Il est courant d’entendre dire que la tauromachie est un art ? Qu’en pensez-vous ?

M. S. : Je repartirai de ces deux plans qu’il faut selon moi absolument distinguer sous peine de perdre le propre de l’art : la réalité, d’une part, le regard interprétatif porté sur elle, d’autre part. Or, il me semble clair que le discours apologétique de la corrida mêle ces deux plans ou, pour le dire plus précisément, utilise la réalité (la corrida elle-même) pour produire un discours qui, en retour, voudrait maquiller cette réalité. Le taureau devient le support de toutes sortes de symboles, de telle manière que la réalité de ce qui lui arrive tout au long de ce « combat » disparaît au profit d’une interprétation. Mais ici, l’interprétation se fait, à proprement parler, sur le dos du taureau. 
Je pourrais en rester à la critique pure et simple de la violence infligée à l’autre, mais je voudrais essayer de montrer en quoi le recours à l’argument de l’art est à mes yeux irrecevable, compte tenu de ce qu’est l’art. Je fais donc une forte distinction entre les productions artistiques qui représentent des crimes, des guerres, des atrocités et ces crimes, ces guerres et ces atrocités eux-mêmes. Goya, Picasso, parmi les peintres, plusieurs grands écrivains, ont glorifié la corrida. On est bien sur le plan de l’art, même s’ils ont eux-mêmes assisté à des corridas : ce qu’ils produisent dans leurs œuvres, c’est une représentation, un regard sur cette réalité. Ils nous disent quelque chose d’une réalité. L’art opère un déplacement. On ne peut confondre la réalité et le discours sur la réalité. 
Ce que la corrida met en scène est bel est bien réel : on tue un animal et on déguise en quelque sorte sa mort en proférant un discours de sublimation de cette mise à mort où, de réel, l’animal devient un symbole (la force brute, la bravoure, etc). L’art a ici une fonction de justification, ce qui n’est pas sa fonction. Parler d’art tauromachique est un non-sens, pas seulement parce que je n’aime pas la corrida, mais parce qu’il y a dans cette expression une confusion des genres. La technique gestuelle parce qu’elle est au service de la mort de l’autre annule la possibilité d’une dimension artistique. Le passage à l’acte quitte nécessairement le terrain de l’art. Or, la corrida est un passage à l’acte. La littérature peut bien parler de la beauté du crime, elle n’est pas le crime en acte. Voilà toute la différence. Je ne suis donc pas en train de « moraliser » l’art, dont l’éventail des regards sur le réel est, et doit rester, à la fois infini et libre.

RSDA : Si selon vous la corrida ne peut relever de l’art, à quoi l’apparenteriez-vous ?

M. S. : À première vue, je dirais que la corrida s’apparente au sacrifice. Le sacrifice a besoin d’une victime, mais surtout d’une communauté qui assiste au sacrifice, y consent, et se sent fortifiée dans son lien par ce sacrifice. J’ajouterais que le sacrifice, par-delà les multiples formes et fonctions qu’il peut prendre dans les sociétés, est un acte gratuit, au sens trivial du terme : il est destiné à plaire à Dieu ou au Diable (je songe aux messes sataniques), et non à alimenter un commerce. La corrida me semble à tous égards être un avatar du sacrifice ; non que je fasse l’éloge du sacrifice, mais il me semble important de prendre en compte le caractère lucratif de la corrida. Elle rapporte de l’argent : spectacle payant, salaire des toréadors, marché de l’élevage et de la viande de taureau. Parler de sacrifice n’est donc possible qu’en un sens très restreint : celui de la mise en scène de la mise à mort et du caractère individualisé de la victime. Finalement, elle rappelle tout à fait les combats de gladiateurs, les jeux du cirque. Ne rangeons pas la corrida dans la mauvaise catégorie. En faire de l’art est une imposture. 

RSDA : Les aficionados évoquent volontiers une « sublimation de la mort ». Faut-il comprendre que c’est la mort du taureau qui est sublimée dans la corrida ou bien le rapport de l’homme à sa propre mort ?

M. S. : Je ne vois pas comment on peut sublimer le rapport qu’on a à sa propre mort en tuant un autre que soi. La chose pour moi absolument dominante dans la corrida consiste dans la réalité de ce qui s’y déroule : un homme torture - je parle de torture parce que les blessures sont nombreuses et de plus en plus profondes - et jouit de cette torture. Cet état de fait - ce que subissent réellement les animaux - me semble impossible à dépasser ou à nier dans un discours. La seule possibilité à mes yeux de sublimer la mort pour en faire un geste artistique serait ou est de donner sa propre mort en spectacle. 

RSDA : Diriez-vous que la musique a joué un rôle dans votre réflexion sur la condition animale ?

M.S. : Oui. L’art en général et la musique en particulier. La musique a en effet cette particularité de nous faire entrer dans un monde abstrait, qui ne fait pas appel à nos repères habituels, ce qui nous conduit au bord de l’immense mystère qu’elle est. Il me semble que c’est cette disposition, cette ouverture qui m’ont permis de me représenter l’autre qu’est l’animal qui, lui non plus, ne fait pas appel à nos repères habituels ; je veux parler essentiellement du langage tel que nous le pratiquons. Je crois que cela joue un rôle capital dans leur condition : car si l’animal répondait dans le langage qui est le nôtre, tout serait différent. L’homme a tendance à nier tout ce qu’il ne voit pas et tout ce qu’il ne comprend pas. Il se tient la plupart du temps dans le déni. 
Pour terminer, j’aimerais citer quelques lignes écrites par Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être, parce qu’elles ont été décisives pour moi. « […] la vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faille fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent ».


Propos recueillis par Florence Burgat
 

Michèle SCHARAPAN joue seulement les œuvres qu'elle aime, dont elle possède la connaissance profonde et l'intime compréhension. Mais dans cette connaissance et dans cette compréhension, elle déploie des trésors d'intelligence et de perspicacité. Les œuvres les plus connues se révèlent grâce à elle dans le mystère le plus secret. Comme si jamais nous ne les avions entendues. Comme si elle la jouait pour elle-même et pour elle seule.
Tel est le miracle de l'intuition musicale quand elle est au service d'une vive sensibilité .
Je crois que ce charme qui rayonne autour de sa personne tient à une coïncidence parfaite entre la pureté technique et les qualités du cœur.
Michèle Scharapan est toute modestie, discrétion et pudeur.
Certes, la pression de chaque doigt sur chaque touche est minutieusement évaluée et pesée. Mais cette minutie elle-mêmùe ne serait rien sans "l'esprit de finesse", sans la sincérité absolue et sans le plaisir inégalable que la pianiste prend elle-même à faire revivre les grandes œuvres du passé. La sonorité, sous les doigts de Michèle, est un message qui vient de l'âme directement.
On pourrait peut-être paraphraser pour elle un mot célèbre entre tous : la sonorité est chose mentale, cosa mentale.

VLADIMIR JANKELEVITCH
Philosophe, musicologue - Novembre 1982

Sonority comes from the mind, cosa mentale

Michèle SCHARAPAN only plays those works she likes, with which she is deeply familiar and for which she has an intimate understanding. but within this knowledge and understanding, she delves towards gems of intelligence and insight. Even the most well known works reveal, thanks to her, their most secret mysteries. As if we had never heard them before. As if we were hearing this Schubert sonata for the first time.
As if she were playing it for herself, and only herself. Such is the miracle of musical intuition she put to use by an accurate sensitivity.
I believe that the charm which is spread about her comes from her perfect meeting of technical purity and the heart.
Michèle SCHARAPAN is all modesty, discretion and restraint. Certainty , the touch of her finger on every key is carefully weighed and measured. But this very care would be nothing without her "finesse", absolute sincerity and the matchless pleasure the pianist takes when bringing to life great works from the past. Sonority, beneath Michèle's fingers, is a message which comes straight from the soul. For her, we could perhaps paraphrase one of the most famous saying : sonority comes from the mind; cosa mentale.

VLADIMIR JANKELEVITCH
Philosopher, musicologist - November 1982
 
**Souvent, c'est un acte militant ,  car souvent la pianiste formidable  joue gratuitement au profit de la noble cause.  En  particulier de celle des animaux destinés à la torture dite vivisection. De  prétendus scientifiques qui ne sont en fait que de sales pervers, je pense que vous ne le savez pas... se deguisent eux aussi, comme les afiocs, en personnes respectables. Mais seuls les sots les croient. Ils sont helas majoritaires, desolée, ce n'est pas de ma faute.  

     
  

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merci pour l'article